Vingt-sept ans après sa première parution passée inaperçue en 1998 aux éditions Actes Sud, La Beauté de Joseph d’Assia Djebar renaît en 2025 grâce aux éditions Barzakh. Publié pour la première fois en 1998 par Actes Sud, dans un coffret hors commerce tiré à un nombre restreint d’exemplaires, ce texte demeurait quasiment inaccessible. Désormais, sa réédition grand public, portée par Jalila Imalhayène-Djennane, fille de l’écrivaine, constitue un événement littéraire et spirituel hautement symbolique.
« C’est un trésor qu’il fallait absolument sortir de l’ombre », confie Jalila, soucieuse de préserver et de transmettre l’héritage de celle qui fut la première écrivaine algérienne élue à l’Académie française.

Un texte spirituel et philosophique
La Beauté de Joseph s’inscrit dans une démarche de réappropriation culturelle et spirituelle. Assia Djebar revisite la sourate XII du Coran, Youssef, pour interroger les fondements de la foi, de la fraternité et du pardon. De plus, en écho aux traditions monothéistes, elle tisse un dialogue subtil entre les textes bibliques, coraniques et la mystique musulmane.
Sa langue est à la fois érudite et poétique. Elle explore le destin de Joseph tout en réinventant la figure troublante de Zouleïkha. Dans sa préface, Djebar rappelle la portée de ce récit : « La sourate XII, la plus belle des histoires, est l’une des plus connues, des plus récitées et citées par cœur, par les musulmans de toutes conditions : poètes mystiques, miniaturistes, chanteurs populaires, et jusqu’aux femmes et hommes les plus humbles. »
Ainsi, cette approche réinscrit le texte dans un dialogue durable entre les écritures et les cultures. La parole sacrée devient alors matière à réflexion sur la nature humaine, la fraternité et la rédemption.
Une lecture féminine du sacré
Avec La Beauté de Joseph, Assia Djebar rompt avec les représentations traditionnelles. Zouleïkha, longtemps réduite au rôle de vile séductrice, devient sous sa plume le symbole d’un amour absolu, fidèle et passionné. En la réhabilitant, l’écrivaine renverse le regard masculin et inscrit la femme au cœur du récit sacré.
Ainsi, « comme une tisseuse, Assia Djebar déploie la trame de Zouleïkha, cette figure dépossédée de tout, jusqu’à la réconciliation finale entre Joseph et ses frères, restituant à la femme sa place au cœur du sacré », explique Jalila.
Ce regard féminin sur le sacré ouvre une perspective inédite. Il met en lumière une spiritualité traversée par la tendresse, la constance et la lumière de l’amour. Djebar confère à son écriture une sensibilité rare. L’expérience spirituelle s’y conjugue à la quête intérieure. La beauté, ici, n’est pas seulement celle du prophète, mais aussi celle de la parole et du pardon.
Une œuvre nourrie d’intertextualités
L’intertextualité irrigue La Beauté de Joseph de bout en bout. D’ailleurs, la réflexion d’Assia Djebar trouve un écho avec celle du poète persan Djami, qui, huit siècles après la révélation coranique, revisita la sourate Youssef en s’inspirant de « la beauté du verbe coranique ».
Elle convoque également les échos du Jacob biblique et du Yacoub coranique. Ainsi, on découvre les contrastes subtils entre la Genèse et le Coran, entre la faute et la miséricorde, entre la perte et la rédemption.
Par ailleurs, les figures de Thomas Mann et d’Abou Hourayra viennent nourrir ce dialogue entre foi, littérature et exégèse. Djebar y explore la relation complexe entre Joseph et ses frères, marquée par la jalousie et la cruauté. Ensuite, elle célèbre la réconciliation et le pardon.
De plus, elle redonne à la figure féminine sa juste place : celle d’un symbole de fidélité et de pureté. La réédition s’enrichit de deux contributions contemporaines : Voici que le parfum, de Leili Anvar, iranologue et spécialiste de la littérature mystique persane, et L’Oncle Jo, un texte signé Hajar Bali, autrice et dramaturge algérienne. Ces deux voix prolongent le dialogue spirituel et littéraire amorcé par Djebar, inscrivant La Beauté de Joseph dans une filiation mystique et intellectuelle ouverte sur le monde.
La résonance d’une voix intemporelle
Assia Djebar s’approprie un récit universel tout en y insufflant une dimension profondément féminine et contemporaine. Par sa plume, le mythe devient miroir de notre humanité. La jalousie, le pardon, l’amour et la foi s’y entrelacent dans une même quête de lumière.
Enfin, La Beauté de Joseph n’est pas seulement la redécouverte d’un texte rare. C’est la réaffirmation d’une pensée lumineuse, d’une voix intemporelle qui continue de tisser des ponts unissant les langues, les cultures et les générations.

